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UNE RELATION HORS NORME
Pour Ron Dennis, Ayrton Senna n’était pas simplement un pilote.
C’était une relation humaine extrêmement intense, faite d’admiration, de tensions, de loyauté, d’affrontements et d’une exigence mutuelle presque dévorante. Une relation que Dennis lui-même décrira plus tard comme impossible à résumer en un seul souvenir.
Lorsqu’il évoque la mort de Senna à Imola en 1994, Dennis reste encore profondément marqué.
« Il n’y a rien de plus certain que ces événements qui changent votre vie ». Après ce week-end tragique, il décide presque de « fermer les stands » émotionnellement, refusant les démonstrations publiques qu’il juge artificielles autour du mythe Senna.
Il se montre d’ailleurs très dur envers certains témoignages apparus dans le documentaire Senna, reprochant à certaines personnes de s’être attribué une proximité avec Ayrton qu’elles n’avaient pas réellement. Pour Dennis, beaucoup parlaient du Brésilien comme d’un ami intime sans avoir véritablement partagé sa vie.
Leur histoire commence bien avant McLaren.
Après les titres de Senna en Formule Ford en 1982, Ron Dennis lui propose de financer sa saison de Formule 3 britannique en échange d’une option sur son avenir. Senna refuse calmement mais fermement. Il veut rester totalement indépendant.
Dennis n’apprécie pas vraiment cette rebuffade… même s’il respecte immédiatement la détermination du jeune Brésilien.
Lorsque Senna teste finalement une McLaren fin 1983, Dennis garde cette réponse en mémoire.
« Je me suis dit : je ne vais surtout pas lui montrer que je suis impressionné ».
Et pourtant, dès les premiers tours, il comprend qu’il a affaire à quelqu’un de totalement différent.
Mais les débuts sont loin d’être chaleureux.
Dennis trouve Senna arrogant, obsessionnel, extrêmement exigeant. Ayrton vérifie que les autres jeunes pilotes n’abîment pas la voiture, réclame les meilleurs pneus, veut toujours contrôler la situation. Dennis voit immédiatement un homme incapable d’accepter d’avoir tort.
« Il était très attaché à ses principes ».
Et paradoxalement, c’est précisément cela qui finira par créer leur lien.
Avec les années, Dennis découvre chez Senna un niveau d’engagement qu’il n’avait jamais observé auparavant. Ayrton pousse tout le monde à travailler plus dur, plus longtemps, avec davantage de rigueur.
« Il m’a tiré vers le haut ». « Quand quelqu’un vous montre jusqu’où il est prêt à aller pour gagner, vous êtes obligé d’élever votre propre niveau. »
Mais la période McLaren-Senna ne fut jamais simple.
L’arrivée d’Alain Prost transforme rapidement l’équipe en champ de bataille psychologique. Ron Dennis se retrouve au centre d’une rivalité devenue incontrôlable.
Après l’affaire d’Imola 1989 et l’explosion médiatique entre Senna et Prost, Dennis décide de réunir les deux hommes lors d’un essai privé à Pembrey. Sa méthode est brutale.
Il les attaque tous les deux avec une telle violence verbale qu’ils finissent en larmes.
« Je voulais devenir le méchant ». « Mon idée était que s’ils se mettaient à me détester, alors ils arrêteraient de se détester entre eux. »
Mais le mal est déjà fait.
La relation Prost-Senna ne sera jamais réparée.
Et pourtant, Dennis insiste sur un point souvent oublié : malgré leur haine sportive, les deux pilotes continuaient à travailler ensemble au développement de la voiture. Même s’ils ne se parlaient presque plus directement.
Le moment qui déçoit probablement le plus Ron Dennis reste Suzuka 1990.
Après l’accrochage volontaire entre Senna et Prost au premier virage, Dennis analyse les données de la McLaren : freinage, accélérateur, trajectoire.
« Pas besoin d’être Einstein pour comprendre ce qu’il s’était passé ».
Lorsque Senna revient au stand, Dennis lui glisse simplement :
— « Tu me déçois. »
Et cela suffit.
Ayrton comprend immédiatement.
Pour Dennis, ce geste restera l’un des rares véritables moments de faiblesse morale de Senna.
La fin de leur collaboration en 1993 est elle aussi extrêmement particulière.
Même après avoir signé chez Williams, Senna hésite encore à quitter McLaren. Dennis tente jusqu’au bout de le retenir. Il lui explique même qu’un contrat peut toujours être cassé si nécessaire.
Mais Ayrton reste prisonnier de sa parole donnée.
Quelques semaines plus tard pourtant, lorsque McLaren officialise finalement son futur partenariat moteur avec Peugeot, Senna rappelle Dennis :
— « Si tu avais annoncé ça deux mois plus tôt, je serais resté. »
Ayrton estimait qu’il lui fallait absolument un moteur d’usine pour continuer à gagner. ()
Puis arrive Imola.
Et soudain, il n’y a plus rien après.
Dennis considère d’ailleurs que la disparition brutale de Senna a figé son image dans une forme d’éternité sportive.
« On ne l’a jamais vu décliner ». « On se souvient simplement d’un pilote incroyablement fort… puis il n’était plus là. »
Mais pour lui, la légende Senna ne vient pas uniquement de cette mort tragique.
Elle vient surtout de ce qu’était Ayrton profondément : un homme d’une intensité rare, extrêmement discipliné, totalement engagé et doté de valeurs très fortes.
Et malgré toutes les tensions, les conflits et les batailles traversées ensemble, Ron Dennis gardera toujours la même conclusion au sujet du Brésilien :
« Il était tout simplement phénoménal. »

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