19 mai 2026

DUCAROUGE CHAPMAN

 « Quelques mois avant sa disparition, Chapman m’avait pratiquement embarqué de force au Castellet. Il avait réussi à me convaincre de monter avec lui dans son avion pour partir en Angleterre visiter le Team Lotus. Nous avons atterri directement sur sa piste privée avant qu’il ne me fasse découvrir son château de Ketteringham Hall.

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Il faisait déjà presque nuit et l’atmosphère était totalement irréelle. Le lieu était impressionnant, presque inquiétant. J’avais l’impression que des fantômes pouvaient surgir à chaque coin de couloir. Ce château avait quelque chose de fascinant et d’intimidant à la fois.

Chapman m’a ensuite emmené visiter l’atelier où étaient stockées toutes les Formule 1 de Lotus. L’endroit était vaste, mais tellement encombré de piliers que je me demandais comment ils faisaient pour déplacer les voitures. Sur l’un de ces poteaux, suspendu à une ficelle, se trouvait une sorte de cahier rempli de notes manuscrites. C’était une espèce de cahier de doléances dans lequel chacun pouvait, anonymement, écrire une idée, une critique, une réclamation ou simplement donner son avis. Un concept très britannique.

En le feuilletant, je suis tombé sur toutes sortes de commentaires assassins : “Mansell ferait mieux d’aller à la pêche” ou encore “Nigel ne bouge même pas son gros cul”. Tout le monde semblait en prendre pour son grade, pilotes comme dirigeants… sauf Chapman, apparemment. Puis soudain, je découvre une phrase totalement inattendue me concernant : “Écrire à Mitterrand pour qu’il libère G. Ducarouge.”

Lire cela dans ce coin perdu de l’Angleterre profonde m’a vraiment surpris. Nous étions à Norwich, dans une région très britannique où je pensais sincèrement qu’un Français n’aurait jamais sa place. Dans mon esprit, un “frog” chez Lotus était condamné d’avance.

Chapman avait même fait aménager un bureau pour moi et me l’avait présenté afin de finir de me convaincre. Mais à cette époque, je ne me sentais pas prêt et j’ai finalement refusé sa proposition. Pourtant, quelques mois après sa disparition, je me suis retrouvé chez Lotus pour de bon. Je me suis alors installé dans cet immense bureau magnifique, avec de grandes fenêtres donnant sur une superbe roseraie. Le mobilier était classé et quasiment intouchable. C’était somptueux, mais pas vraiment conçu pour une équipe de Formule 1.

La veille de mon arrivée officielle, Peter Warr m’avait montré la monoplace avec laquelle l’équipe devait courir : la Lotus 93T. Dès le premier regard, je lui ai dit franchement que cette voiture, telle qu’elle était conçue, ne correspondait pas du tout à ma vision d’une F1. Le moteur était minuscule par rapport à une coque énorme et l’ensemble me paraissait difficilement exploitable ou modifiable.

Je lui ai immédiatement expliqué que, quel que soit le budget disponible, il faudrait pratiquement tout revoir car rien ne me semblait cohérent. Je lui ai alors demandé à revoir le petit châssis de la précédente Lotus 91. Nous sommes allés dans le bâtiment servant de musée chez Mme Chapman et, en découvrant cette base beaucoup plus compacte, j’ai immédiatement compris qu’il y avait quelque chose à faire rapidement.

Je visualisais déjà l’emplacement des radiateurs, du petit réservoir d’essence — puisque les ravitaillements étaient désormais autorisés — ainsi que toutes les modifications nécessaires sur les suspensions, les fixations du V6 Renault et les liaisons avec la coque carbone. Le chantier était colossal, presque irréalisable dans les délais, mais cette base me plaisait énormément. Je savais aussi que le budget allait exploser, qu’il faudrait travailler jour et nuit et que les sous-traitants profiteraient de l’urgence pour facturer leurs pièces au double, voire au triple.

Nous n’avions qu’un mois et demi avant le Grand Prix de Grande-Bretagne. Le sponsor Imperial Tobacco exigeait absolument de bons résultats à Silverstone et commençait à perdre patience en voyant les Lotus partir du fond de grille.

Le lendemain matin de mon arrivée, j’ai réuni tout le personnel. Je leur ai expliqué qu’il fallait reconstruire quasiment entièrement la voiture et que cela demanderait un engagement total. J’ai aussi précisé que ceux qui ne se sentaient pas capables de suivre pouvaient partir immédiatement et que je ne leur en voudrais pas, car la mission serait extrêmement difficile sans aucune garantie de succès.

Un silence impressionnant a envahi la salle. Personne ne s’est levé. Dès le lendemain, tout le monde s’est mis au travail avec une énergie incroyable. Ils m’ont bluffé. Les épouses venaient même apporter des fish and chips et des litres de thé à leurs maris pour leur éviter de perdre du temps. Elles étaient curieuses de découvrir ce “frog” dont tout le monde parlait et qui faisait travailler les hommes comme des forçats.

Certains savaient déjà que Chapman souhaitait depuis longtemps me faire venir chez Lotus. Bob Dance, le chef mécanicien, était au courant et en avait parlé autour de lui. Il faut se rappeler que tout cela se déroulait seulement six mois après la disparition de Colin Chapman. Tous lui vouaient un respect immense, et à juste titre.

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