FERRARI
RETOUR A LA TABLE DES MATIÈRES
C’était pendant ma période chez Team Lotus. J’habitais alors à Norwich, dans une petite maison discrète, et ce dimanche matin-là, vers huit heures, le téléphone me tire à peine du sommeil. Au bout du fil, une voix italienne :
« Allô Gérard, c’est Marco Piccinini. »
Ma première réaction fut de lui demander ce qui pouvait bien lui arriver pour appeler chez moi un dimanche matin. Puis il enchaîna immédiatement :
« Gérard, écoute-moi bien. Un jet d’AeroLeasing t’attend à l’aéroport de Norwich. L’Ingénieur veut te voir à Modène ce midi. »
J’ai sincèrement cru à une plaisanterie. Mais Marco insistait avec un tel sérieux que je me suis finalement décidé à aller vérifier. L’aéroport n’était qu’à quelques minutes de chez moi. Je me suis préparé rapidement, j’ai pris ma voiture et, vingt minutes plus tard, j’arrivais devant ce petit aéroport désert, comme seuls peuvent l’être les aérodromes de province un dimanche matin.
Et là, sur le tarmac, il y avait bien un jet AeroLeasing qui m’attendait.
À peine entré dans le hall, une jeune femme s’est approchée de moi. J’étais attendu.
Une dizaine de minutes après le décollage, Marco Piccinini me rappela. Il voulait me remercier d’avoir accepté le voyage, mais surtout m’expliquer précisément comment les choses allaient se dérouler à mon arrivée à Bologne. Une personne m’attendrait directement au pied de l’avion et me conduirait sans détour vers une voiture stationnée sur le parking réservé à l’aviation privée. Pas de douane. Pas de formalités. Une sortie discrète.
Tout se déroula exactement comme prévu.
Dans la voiture, à côté du chauffeur, un homme communiquait constamment par talkie-walkie. Je ne comprenais qu’une partie des échanges, mais il était évident qu’un dispositif très particulier avait été organisé autour de mon arrivée. Marco m’avait prévenu que, pour se rendre directement chez Enzo Ferrari, un certain nombre de précautions étaient nécessaires. Mais, honnêtement, cela commençait à frôler la paranoïa.
Sur l’autoroute, à un péage, on me fit même changer de voiture, « au cas où nous serions suivis ».
Puis, à Modène, un immense porche s’ouvrit à notre approche. Sans presque ralentir, nous pénétrâmes dans une cour intérieure, et les portes se refermèrent immédiatement derrière nous.
J’étais chez Enzo Ferrari.
Marco était là. Il s’excusa aussitôt pour toute cette mise en scène, expliquant que « l’Ingénieur » était constamment observé et surveillé.
Je fus conduit dans un vaste bureau plongé dans une pénombre presque théâtrale. Enzo Ferrari nous attendait. Marco me fit asseoir à droite du bureau, tout près de lui, tandis que lui-même restait debout, deux ou trois mètres derrière moi.
L’atmosphère était saisissante.
J’étais extrêmement impressionné. Avec tout ce qui venait de se passer depuis l’aéroport, je comprenais que, dans cet univers-là, rien n’était ordinaire. La pièce sombre, le silence, Marco immobile derrière moi, Enzo Ferrari assis derrière son immense bureau, ses lunettes teintées… Tout cela avait quelque chose de solennel, presque intimidant.
Puis commença un dialogue totalement irréel.
Avec un léger sourire et une voix très douce, Enzo Ferrari me dit :
— « Petit, c’est toi que je veux chez Ferrari. »
Je répondis :
— « C’est impossible. Marco le sait. Je suis chez Lotus avec Ayrton Senna. »
Ferrari répliqua aussitôt :
— « Mais je veux Ayrton aussi. »
Je tentai encore :
— « J’ai signé un contrat. »
Il balaya l’objection d’un geste :
— « Ce n’est pas un problème. Nous paierons ce qu’il faut. Nous avons les avocats qu’il faut. »
Devant lui se trouvait une pile de petits post-it roses. Il y inscrivait des chiffres — des montants en dollars — puis les faisait glisser lentement vers moi sur le bureau :
— « Regarde, petit… regarde. »
Ensuite, il répétait combien il souhaitait me voir rejoindre la Scuderia.
Je faisais semblant de ne pas vraiment regarder. Très lentement, je repoussais le papier vers lui.
Alors il en prenait un autre… et écrivait un chiffre encore plus élevé.
Je ne révélerai jamais les montants que j’ai vus ce jour-là. C’était complètement fou.
L’entretien dura longtemps. Il insistait avec une telle détermination que la situation devenait presque pénible pour moi. J’éprouvais un immense respect pour cet homme et je ne savais plus comment refuser sans lui manquer d’égards.
Finalement, aussi sérieusement que possible, je lui ai dit :
— « Merci infiniment, Ingénieur. Votre proposition est un immense honneur pour moi… mais je ne peux pas quitter Lotus. »
On me reconduisit ensuite à l’aéroport de Bologne, et le jet redécolla pour Norwich.
Quelle histoire…
L’épisode eut même une suite, quelques semaines plus tard, à Brands Hatch, lors du Grand Prix. Ce soir-là, dans le motor-home Ferrari, j’avais emmené Ayrton avec moi. Et nous avons vécu, lui et moi, un moment totalement incroyable.
Les haut-parleurs du téléphone étaient ouverts. Nous avons assisté en direct à une conversation extrêmement tendue entre Enzo Ferrari et Marco Piccinini. L’Ingénieur reprochait violemment à Marco de ne pas avoir réussi à me convaincre de rejoindre la Scuderia.
C’était brutal.
Et, pour être honnête, je n’étais pas particulièrement fier d’être à l’origine de cette mémorable dispute.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire