19 mai 2026

JORDAN F1 LA SAGA

JORDAN F1

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Eddie Jordan n’était pas seulement un ancien pilote au coup de volant solide. C’était surtout un négociateur hors pair, un vendeur instinctif, capable de convaincre n’importe qui de financer un projet qui n’existait parfois encore que dans sa tête. Avant même d’arriver en Formule 1, il avait déjà bâti sa réputation en Formule 3 puis en Formule 3000, où ses équipes remportèrent le championnat britannique avec Johnny Herbert en 1987, puis le titre F3000 avec Jean Alesi en 1989. 

Pour Mark Gallagher, qui allait devenir l’un des hommes-clés de l’aventure Jordan Grand Prix, l’idée de la F1 remontait déjà à plusieurs années :

« Eddie réfléchissait sérieusement à la Formule 1 dès la fin des années 1980. Il voulait convaincre Camel de sponsoriser son équipe de F3000, mais le cigarettier refusait catégoriquement. Alors Eddie a eu une idée complètement folle. »

Lors de la première course de la saison 1988, Jordan emprunta discrètement des autocollants Camel à une équipe italienne et les fit apposer sur la voiture de Johnny Herbert. Herbert gagna la course dans une monoplace jaune aux couleurs Camel… sans que Camel n’ait donné le moindre accord.

Jordan alla encore plus loin. Il obtint qu’Autosport publie une photo de cette voiture en couverture. Camel se retrouva soudainement associé à une équipe victorieuse sans avoir signé le moindre contrat. Sous la pression médiatique, Duncan Lee, responsable du sponsoring chez Camel, finit par céder.

Cette manière de fonctionner résumait parfaitement Eddie Jordan : provoquer les événements avant même qu’ils existent réellement.

À cette époque, Jordan rêvait secrètement de reproduire le coup réussi par Ron Dennis avec Marlboro et McLaren. Camel était déjà engagé en Formule 1 avec Lotus, mais l’équipe britannique déclinait fortement. Jordan imagina alors un projet audacieux : racheter Lotus avec l’aide financière de Camel.

Il était même en discussion avec Lotus pour y placer Martin Donnelly. Mais l’opération n’aboutit jamais. Eddie comprit alors qu’il lui serait probablement plus simple — et plus libre — de créer sa propre écurie.

Durant l’hiver 1989-1990, il engloutit littéralement toutes ses économies dans la conception de sa première Formule 1. L’équipe ne comptait alors qu’une trentaine de personnes. Une vingtaine travaillaient encore sur la F3000 tandis qu’une petite cellule développait la future F1.

Gary Anderson, Andrew Green et Mark Smith furent recrutés pour dessiner la voiture. Jordan était persuadé qu’il ne pourrait vendre des espaces publicitaires qu’en montrant une vraie monoplace et non de simples dessins de présentation. La voiture fut donc terminée très tôt, dès l’automne 1990.

À Silverstone, John Watson effectua les premiers essais d’une monoplace brute carbone portant alors un nom devenu célèbre : Jordan 911.

C’est précisément ce nom qui attira l’attention de Porsche.

L’équipe reçut d’abord une longue lettre en allemand expliquant que Porsche possédait les droits de l’appellation « 911 ». Eddie Jordan ignora complètement le courrier. Quelques semaines plus tard, une seconde lettre arriva, cette fois en anglais, émanant de Porsche Grande-Bretagne.

Jordan obtint alors une réunion avec les représentants de Porsche. Face à une armée d’avocats, il expliqua avec le plus grand sérieux qu’un changement de nom coûterait énormément d’argent à son équipe, déjà engagée dans le championnat.

Après discussion, Porsche accepta finalement de lui offrir… une Porsche 911 Carrera en compensation.

Eddie changea alors simplement le nom de sa voiture de « 911 » à « 191 ».

Et cela ne lui coûta pratiquement rien.


Quelques semaines plus tard, fidèle à ses racines irlandaises, Jordan décida de repeindre sa monoplace en vert. Cette couleur permit de séduire l’office du tourisme irlandais, puis surtout la marque 7Up, filiale de Pepsi-Cola.

Le partenariat n’était pourtant pas énorme financièrement — environ deux millions de dollars — mais il donna immédiatement une crédibilité immense au projet Jordan. La présence de 7Up en Formule 1 attira ensuite d’autres partenaires, notamment Fuji Film.

Et puis arriva 1991.

La Jordan 191, propulsée par un moteur Ford Cosworth, devint immédiatement l’une des voitures préférées du public. Fine, élégante, incroyablement fluide aérodynamiquement, elle était aussi redoutablement efficace en piste. 

Bertrand Gachot et Andrea de Cesaris réalisèrent plusieurs performances remarquables avant que l’emprisonnement de Gachot n’ouvre accidentellement la porte à un jeune Allemand inconnu : Michael Schumacher. 

La première équipe irlandaise de Formule 1 termina cette saison 1991 à une incroyable cinquième place du championnat constructeurs parmi dix-huit équipes engagées.

Mark Gallagher se souvient d’ailleurs d’un compliment resté célèbre :

« Alain Prost disait que la seule voiture réellement impressionnante à suivre dans les virages était la Jordan. Elle semblait collée à la piste. »

Gary Anderson avait signé un chef-d’œuvre.

Mais derrière cette réussite sportive se cachait une réalité financière dramatique.

Jordan avait prévu un budget d’environ 7,5 millions de dollars. La saison lui en coûta finalement plus de 11. Les dettes devenaient gigantesques.

Pour survivre, Eddie abandonna alors le moteur Ford-Cosworth, pourtant performant mais coûteux, au profit d’un Yamaha V12 gratuit. Mauvaise décision. Le moteur japonais manquait cruellement de puissance et cassait continuellement.

La saison 1992 vira rapidement au cauchemar.

Mais un épisode assez incroyable survint à Noël 1991.

Ayrton Senna appela personnellement Eddie Jordan. Le Brésilien savait que le groupe pétrolier sud-africain Sasol cherchait à sponsoriser une équipe de Formule 1. Il voulait également aider son ami Mauricio Gugelmin à obtenir un volant compétitif.

Jordan, alors seule équipe bien classée sans partenaire pétrolier majeur, représentait une opportunité idéale. Senna poussa personnellement pour que l’accord se fasse.

Malgré cela, la Jordan 192 équipée du Yamaha OX99 fut un désastre absolu. Gugelmin et Stefano Modena abandonnèrent à dix-neuf reprises et ne marquèrent qu’un seul point durant toute la saison.

La magie de 1991 semblait déjà appartenir au passé, mais !!!



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