Les Grands Prix des sous-sols
À première vue, l'interdiction des essais privés en Formule 1 semblait être une mesure destinée à réduire les coûts.
La réalité est beaucoup plus complexe.
Prenons l'exemple d'une équipe engagée au Grand Prix de Monaco. Entre deux épreuves, il est pratiquement impossible d'effectuer des essais sur le circuit. Pourtant, dès que la monoplace prend la piste, une quantité considérable de données est immédiatement transmise.
Les informations recueillies par la télémétrie apparaissent non seulement sur les écrans du stand, mais également en temps réel dans les bureaux du siège de l'écurie, parfois situés à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres du circuit.
Pendant que le pilote roule en Principauté, une autre course débute dans les bâtiments du team.
Les voitures fantômes
Dans les sous-sols du centre technique, plusieurs châssis d'essais sont installés sur des bancs dynamiques extrêmement sophistiqués.
Ces monoplaces ne voient jamais la lumière du jour, mais elles travaillent presque sans interruption.
À partir des données reçues du circuit, les ingénieurs reproduisent les contraintes rencontrées par la voiture réelle. Les modifications proposées par les pilotes ou les techniciens sont immédiatement testées virtuellement.
Quelques heures suffisent pour déterminer si un réglage est pertinent, s'il améliore les performances ou s'il doit être abandonné.
L'information circule en permanence dans les deux sens.
Les données du circuit alimentent les simulations. Les résultats des simulations retournent ensuite vers les ingénieurs présents sur le Grand Prix.
Même les paramètres moteur peuvent être ajustés à distance alors que la voiture roule encore sur la piste.
Une Formule 1 qui roule sans quitter le bâtiment
La scène est impressionnante.
Dans l'un des bâtiments techniques de l'écurie se trouve une fosse au centre de laquelle est installé un banc dynamique géant. Une Formule 1 complète y est fixée et couverte de capteurs, de câbles et d'accéléromètres.
Chaque élément est surveillé : les suspensions, le châssis, la boîte de vitesses, la direction, les roues, les liaisons mécaniques ou encore les déformations de la coque.
Sous la voiture, une série de vérins hydrauliques travaille dans toutes les directions.
Ils reproduisent les bosses, les vibreurs, les freinages, les accélérations et les efforts subis sur un véritable circuit.
Autour de l'installation, plusieurs ingénieurs suivent les résultats en temps réel. Des caméras numériques analysent les réactions de la voiture tandis que les ordinateurs enregistrent une quantité phénoménale de données.
La monoplace semble vivante.
Elle bondit, oscille, se déforme sous les contraintes. Le volant tourne seul, les roues braquent, les pneus crissent artificiellement.
Parfois même, la simulation va trop loin.
Il arrive qu'un ingénieur demande à l'ordinateur de reproduire un tour plus rapide que prévu. La voiture virtuelle part alors en glissade, effectue un tête-à-queue et le programme se bloque comme après un véritable accident.
Quelques minutes sont alors nécessaires pour relancer l'ensemble du système avant de poursuivre les essais.
Un Grand Prix entre le samedi et le dimanche
Ces bancs d'essais ne se contentent pas de reproduire quelques virages.
Ils peuvent effectuer l'équivalent d'un Grand Prix complet, parfois plusieurs, entre la fin des qualifications du samedi et le départ de la course du dimanche.
Pendant que les spectateurs dorment, les ingénieurs poursuivent le développement de la voiture.
Les réglages sont affinés, les pièces analysées et les scénarios de course simulés à l'infini.
On estime qu'environ 200 informations par seconde sont collectées sur une trentaine de points stratégiques de la monoplace.
La mise au point d'un tel système nécessite souvent plusieurs années de développement et des investissements considérables.
Réduire les coûts ?
L'interdiction des essais privés avait pour objectif de limiter les dépenses des équipes.
Pourtant, les grands constructeurs ont rapidement remplacé les kilomètres parcourus sur les circuits par des infrastructures technologiques gigantesques : simulateurs, bancs dynamiques, centres de calcul et outils de télémétrie capables de reproduire presque toutes les situations réelles.
Les essais ont disparu des circuits.
Ils ont simplement été déplacés dans les sous-sols.
La question reste donc entière : a-t-on réellement réduit les coûts... ou seulement changé leur destination ?
Et puis arrive les simulateurs.

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