Les « Charlatans »
Au début du XXe siècle, l’automobile entre dans une nouvelle ère. Alors que les voitures de série dépassent difficilement les 50 à 60 km/h, certains ingénieurs et pilotes rêvent déjà d’aller beaucoup plus loin. Chez Peugeot, l’objectif paraît presque irréaliste : construire une machine capable d’atteindre 150 km/h, voire davantage. Pour relever ce défi, une poignée de jeunes passionnés va imaginer une voiture totalement en avance sur son temps : la Peugeot L76.
Dès 1906, Robert Peugeot, neveu d’Armand Peugeot, développe l’activité sportive des « Fils de Peugeot Frères » en se concentrant sur les voiturettes de compétition. Une petite équipe de mécaniciens et de pilotes est alors formée. On les surnomme rapidement les « Sorciers ».
Parmi eux figurent les motoristes Gratien Michaux et Louis Verdet, mais aussi plusieurs pilotes talentueux : Jules Goux, Georges Boillot, tous deux originaires de Valentigney, ainsi que l’Italien Giosuè Giuppone, déjà célèbre en moto. Grâce à leurs performances, Peugeot accumule les victoires en France et dans toute l’Europe, au point de dominer complètement la saison 1909.
Après le décès tragique de Giuppone en 1911, Paolo Zuccarelli rejoint l’équipe en provenance d’Hispano-Suiza.
Entre-temps, en 1910, les activités automobiles des différentes branches Peugeot fusionnent. Les pilotes veulent alors voir plus grand : il n’est plus question de se limiter aux voiturettes. Leur ambition est désormais de battre les meilleurs constructeurs dans les véritables Grands Prix internationaux.
Naissance des « Charlatans »
En 1911, l’univers de la compétition automobile traverse une période de doute. Les règlements évoluent, les constructeurs cherchent de nouvelles idées et beaucoup pensent qu’une révolution technique est nécessaire.
C’est à ce moment que Jules Goux présente à Robert Peugeot un projet audacieux : engager trois voitures inédites au Grand Prix de l’Automobile Club de France prévu à Dieppe en juin 1912. Le budget est colossal pour l’époque : 100 000 francs par voiture.
Le dossier impressionne suffisamment Robert Peugeot pour qu’il donne son accord. Il décide même d’ajouter à l’équipe un jeune ingénieur suisse prometteur : Ernest Henry.
Mais le patron de Peugeot veut aussi mettre ses équipes en concurrence. En parallèle, il demande à Ettore Bugatti de développer un autre modèle de course. Finalement, la voiture imaginée par Bugatti se révélera moins performante que celle du groupe mené par Jules Goux.
C’est d’ailleurs Louis Verdet, mécontent de voir les pilotes obtenir autant de liberté, qui leur attribue avec ironie le surnom de « Charlatans » avant de quitter l’aventure.
Les « Charlatans » sont alors composés de Georges Boillot, Jules Goux, Paolo Zuccarelli et Ernest Henry. Tous ont à peine plus de vingt-cinq ans, mais leur créativité va bouleverser l’histoire du sport automobile.
Chaque membre de l’équipe prend en charge une partie du projet :
- Ernest Henry développe le moteur ;
- Paolo Zuccarelli conçoit la boîte de vitesses ;
- Jules Goux travaille sur les suspensions et le pont arrière ;
- Georges Boillot s’occupe notamment de la carrosserie et des essais aérodynamiques.
En quelques mois seulement, ils mettent au point une voiture révolutionnaire : la Peugeot L76.
La Peugeot L76, première voiture de course moderne
Le châssis reste relativement classique dans sa conception, mais il est nettement plus léger que ceux des concurrentes. Sous le capot se trouve un moteur 4 cylindres de 7,6 litres développant environ 148 chevaux à 2 200 tr/min, des chiffres impressionnants pour l’époque.
Mais la véritable révolution vient surtout de son architecture mécanique.
La L76 associe pour la première fois :
- un double arbre à cames en tête (DACT) ;
- une culasse hémisphérique ;
- quatre soupapes par cylindre inclinées à 45 degrés.
Le système de commande des soupapes permet d’augmenter fortement le régime moteur et donc la puissance, tout en conservant une cylindrée raisonnable. Les ingénieurs de l’époque comprennent immédiatement qu’un cap vient d’être franchi.
La Peugeot L76 atteint près de 190 km/h, une vitesse incroyable au début des années 1910. Beaucoup considèrent alors qu’il existe désormais un « avant » et un « après » L76.
Même si certaines de ces technologies existaient déjà séparément, la Peugeot est la première voiture au monde à les réunir dans un même moteur de compétition.
La domination de Peugeot débute dès 1912. Georges Boillot remporte le Grand Prix de l’ACF à Dieppe au volant d’une L76, avec une moyenne supérieure à 110 km/h.
L’année suivante, Peugeot confirme sa supériorité au Grand Prix d’Amiens. Boillot gagne de nouveau, cette fois avec une L57 de 5,7 litres, devant Jules Goux.
Les succès s’enchaînent ensuite dans toute l’Europe : en Belgique, en Espagne et même en Sicile.
En avril 1913, Jules Goux établit également plusieurs records de vitesse sur le circuit anglais de Brooklands avec la L76.
Mais la consécration mondiale arrive quelques semaines plus tard, aux États-Unis.
Indianapolis 1913 : Jules Goux entre dans la légende
Le 30 mai 1913, Jules Goux remporte les 500 Miles d’Indianapolis au volant de sa Peugeot L76. Il devient le premier pilote européen à s’imposer dans cette épreuve mythique.
Sa vitesse moyenne atteint 122 km/h, une performance exceptionnelle pour l’époque. Cette victoire donne une renommée internationale à Peugeot et transforme Jules Goux en véritable héros du sport automobile.
La Première Guerre mondiale interrompt brutalement les compétitions en Europe, mais les Peugeot continuent de courir aux États-Unis grâce à plusieurs équipes privées américaines.
Les modèles dérivés de la L76, notamment les L45, restent très compétitifs à Indianapolis pendant plusieurs années. En 1916, Dario Resta offre encore une victoire majeure à Peugeot.
Après la guerre, Jules Goux participe même à la remise à niveau des voitures engagées à Indianapolis en modernisant notamment les moteurs avec des pistons en aluminium.
En 1919, la victoire de Howard Wilcox prouve que l’héritage technique des « Charlatans » reste toujours aussi performant.
Une révolution qui a changé le sport automobile
La Peugeot L76 n’a pas seulement remporté des courses. Elle a profondément transformé la conception des voitures de compétition modernes.
Grâce à l’audace de quelques jeunes ingénieurs et pilotes surnommés avec moquerie les « Charlatans », Peugeot a introduit des solutions techniques qui deviendront ensuite la norme dans l’industrie automobile sportive pendant des décennies.
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