Ligier – Beltoise : l’amitié, les promesses… et le chronomètre
1976. Guy Ligier se lance dans l’aventure de la Formule 1. Avec l’aide de Gérard Ducarouge et de plusieurs anciens techniciens de Matra, il fait naître la spectaculaire Ligier JS5 équipée du célèbre V12 Matra.
Le financement suit également : la marque Gitanes accepte de soutenir le projet. Une opération à laquelle a largement contribué Jean-Pierre Beltoise, véritable intermédiaire entre Ligier, Matra et le sponsor.
Lorsque viennent les premiers essais au Circuit Paul-Ricard, Guy Ligier convoque plusieurs pilotes. Parmi eux, Jacques Laffite, jeune espoir en pleine ascension. Quant à Beltoise, il est persuadé qu'il est naturellement destiné à piloter la voiture en course.
Après tout, il a participé à la mise en place du projet, aidé aux relations entre les partenaires et suivi le développement de la monoplace. Certes, il approche des 39 ans et n'a plus couru en Grand Prix depuis un an, mais il reste convaincu que l'aventure Ligier sera aussi la sienne.
Puis arrive l'inévitable juge de paix : le chronomètre.
Durant les essais du Castellet, les deux hommes accumulent les tours. Les résultats sont clairs. Laffite est plus rapide.
Des années plus tard, Jacques Laffite résumera la situation avec franchise :
« J'étais plus rapide que lui, ce qui était logique. J'étais en pleine forme, je courais tous les week-ends, champion d'Europe de F2, avec plusieurs victoires en endurance. »
Mais cette supériorité sportive ne rend pas la situation plus confortable.
« J'étais vraiment embêté, parce que je savais tout ce que Jean-Pierre avait fait pour l'automobile française et pour Matra. Je lui devais beaucoup et je l'aimais bien. »
Pour Guy Ligier, pourtant, l'heure n'est plus aux sentiments. Il joue ce qui est probablement la partie la plus importante de sa carrière. Sa jeune écurie débute en Formule 1 et il ne veut prendre aucun risque.
Le choix tombe : ce sera Jacques Laffite.
Pour Beltoise, la déception est immense. Lui qui pensait avoir gagné sa place sur le terrain des relations et de l'expérience découvre que la Formule 1 reste fidèle à sa règle la plus simple :
les promesses comptent, mais les dixièmes de seconde comptent davantage.
L'affaire se termine devant les tribunaux. Jean-Pierre Beltoise obtient finalement une indemnisation d'environ 800 000 francs.
Avec le recul, certains reprocheront à Guy Ligier un manque d'élégance dans sa manière de gérer le dossier. D'autres rappelleront qu'un jeune constructeur n'avait pas le luxe de privilégier la reconnaissance à la performance.
Au final, cette histoire illustre parfaitement une réalité souvent brutale du sport automobile : les amitiés peuvent aider à construire une écurie, mais ce sont les chronos qui choisissent les pilotes.


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