23 oct. 2026

FULLERTON - SENNA

Un respect teinté de crainte 

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  • Au début de leur cohabitation, Senna passait de longues minutes à scruter minutieusement les notes techniques de Fullerton et de son mécanicien pour comprendre ses réglages. Au bout d'un an et demi, voyant le jeune Brésilien devenir une menace de plus en plus rapide, Fullerton a fini par lui interdire l'accès à ses carnets. 

  • Fullerton a raconté plus tard que Senna avait du mal à lier une véritable amitié avec lui. Selon le Britannique, la personnalité ultra-compétitive de Senna l'obligeait à transformer mentalement ses adversaires directs en "ennemis" pour pouvoir puiser la force de les battre sur la piste. 

    Contrairement à Senna, Fullerton n'a jamais cherché à faire carrière en course automobile. Marqué par le décès tragique de son propre frère aîné dans une course de moto, il avait juré à ses parents de ne jamais s'engager dans des disciplines automobiles de haut niveau, jugées trop dangereuses à cette époque, préférant rester un professionnel du karting grassement payé. 
  • En août 1980, lors de la prestigieuse Champions Cup à Jesolo, en Italie, les deux coéquipiers de l'écurie DAP se livrent une bataille féroce. Ayrton Senna domine la course de bout en bout, mais dans le tout dernier tour, Terry Fullerton parvient à exécuter un dépassement parfait pour lui arracher la victoire. 
Le lendemain, l'équipe réside dans un hôtel local. Toujours rongé par la frustration d'avoir perdu une course qu'il pensait avoir gagnée, le jeune Brésilien de 20 ans est assis sur une chaise longue au bord de la piscine. 
Non loin de là, juste au bord de l'eau, Terry Fullerton discute, rigole et plaisante de bon cœur avec son mécanicien. 
Incapable de contenir sa colère face à la joie de son rival, Senna se lève brusquement, traverse la terrasse en trombe et pousse Fullerton tout habillé dans la piscine. 

Senna Dès le vendredi matin, poussé par son intensité naturelle, le jeune Brésilien demandait à son mécanicien de monter le meilleur moteur possible et d'ajuster le châssis pour claquer immédiatement le temps le plus rapide de la journée. En fin de journée, Senna rentrait à l'hôtel avec un sourire smug (satisfait), persuadé qu'il avait pris l'ascendant sur le Britannique. 

Fullerton De son côté, Fullerton qui avait 25 ans et possédait une connaissance mécanique hors norme ne cherchait pas la feuille des temps. Il passait ses vendredis à rouler délibérément avec des moteurs fatigués ou des réglages volontairement sous-optimaux afin de comprendre les limites absolues du châssis. Il restait ainsi volontairement en retrait, à quelques dixièmes de Senna. 

Une fois les qualifications et les phases finales venues, Fullerton sortait enfin son matériel de pointe, parfaitement adapté à la piste grâce au travail de la veille. À la surprise et à la frustration immense de Senna, Fullerton haussait subitement son rythme et venait lui souffler la pole position ou la victoire.

Cette capacité de Fullerton à masquer son jeu et à surgir au moment où cela comptait le plus rendait Senna fou de rage. C'est à force de subir cette stratégie que le Brésilien a fini par comprendre que la vitesse pure ne suffisait pas et qu'il devait développer sa propre science des réglages. 

Le crash du Championnat du Monde 1980 à Nivelles

En septembre 1980, le Championnat du monde de karting se déroule sur le circuit de Nivelles, en Belgique. C'est un terrain de jeu que T Fullerton connaît par cœur puisqu'il y a remporté son titre mondial en 1973. Face à lui, A Senna est survolté, car le titre mondial de karting est le seul trophée majeur qui manque encore à son palmarès. 

Pendant l'une des manches cruciales, Senna tente une manœuvre agressive pour passer Fullerton. Le pilotage du Brésilien est au-delà du rationnel. L'inévitable se produit : un violent accrochage projette le kart de Senna hors de la piste, l'envoyant s'encastrer brutalement dans les barrières. 
Le choc est violent. Sous l'impact, Senna a le souffle totalement coupé. Incapable de respirer, il reste bloqué dans son kart, les yeux écarquillés par la panique et la terreur. 
Témoin de la violence de l'impact, Terry Fullerton n'hésite pas une seconde. Il immobilise immédiatement son propre kart, saute par-dessus les clôtures de sécurité et se précipite en courant vers le Brésilien.
Fullerton retire délicatement la visière de Senna. Face au regard terrifié de son jeune équipier, Fullerton garde son sang-froid, lui parle calmement et lui répète de se détendre et de se forcer à expirer, puis à inspirer. Après 10 à 12 secondes de pure angoisse, Senna retrouve enfin sa respiration.

Une fois ses esprits repris, Senna s'est relevé indemne. 

En 1978, Senna débarque pour la première fois en Europe en tant que parfait inconnu pour passer des tests chez le constructeur de karts DAP. À l'époque, T Fullerton est la référence absolue de l'équipe et le champion du monde en titre (1973).

Pour ce premier test sur la piste de Parme en Italie, le patron de DAP demande à Senna de monter dans un kart pour évaluer son niveau.
À la surprise générale, le jeune Brésilien de 18 ans réalise immédiatement un temps au tour plus rapide que celui de Fullerton
Intrigué et un brin piqué dans son orgueil, Fullerton va inspecter la machine de Senna. En pesant le kart, le Britannique s'aperçoit que le mécanicien de Senna avait « oublié » de boulonner les 10 kilos de plomb réglementaires obligatoires pour atteindre le poids minimum légal. Forcément plus léger, le kart de Senna volait sur la piste.

Loin de s'arrêter là, Senna, très fier de sa performance, va voir Fullerton et lui demande avec assurance : « Alors, qu'est-ce que tu penses de mon pilotage ? ». Fullerton lui répond alors de manière très directe et technique : « Ton style ultra-agressif provoque beaucoup trop de sous-virage en sortie. Tu perds du régime moteur et de la vitesse de pointe. ».

Au lieu de se vexer, Senna est resté silencieux, a analysé la critique et a modifié son style de pilotage dès le lendemain pour devenir plus fluide. C'est ce jour-là que Senna a compris que Fullerton n'était pas seulement rapide, mais qu'il possédait une science de la course bien supérieure à la sienne. 

En 1979, Senna commence à s'imposer comme un sérieux prétendant face à son coéquipier britannique. Pourtant, lors de certaines séances d'essais ou de qualifications, Fullerton reste intouchable. Plutôt que d'accepter que Fullerton puisse simplement avoir une meilleure trajectoire ou une meilleure gestion mécanique ce jour-là, l'esprit ultra-compétitif de Senna bascule dans le soupçon.

Persuadé qu'il y a une injustice, Senna va voir Angelo Parilla, le patron de l'écurie d'usine DAP, et l'accuse directement de favoritisme :
Senna est convaincu que l'équipe fournit secrètement de meilleurs pneus à Fullerton des gommes spéciales, plus tendres ou bénéficiant d'un traitement chimique caché pour lui donner un avantage.

Fatigué des plaintes de son jeune pilote, Parilla décide de couper court à la paranoïa. Sans prévenir Fullerton, le patron échange discrètement les trains de pneus des deux pilotes juste avant une session cruciale en piste. Senna récupère les enveloppes initialement destinées au Britannique.
Le verdict de la piste : Une fois les karts lancés, le résultat est identique. Fullerton, avec les pneus "standards" de Senna, se montre à nouveau plus rapide de quelques dixièmes.

En rentrant aux stands, Senna regarde les chronos, s'isole dans un mutisme complet et passe le reste de la soirée à décortiquer son châssis. 


La leçon sous le déluge (1979)

Au début de sa carrière en Europe, le jeune Senna détestait rouler sur piste mouillée. Issu du karting brésilien où les courses sous les tempêtes tropicales étaient souvent interrompues ou impossibles à gérer avec le matériel local, il manquait cruellement d'expérience par rapport aux pilotes européens habitués aux kermesses sous la grisaille.

Lors d'une séance d'essais libres particulièrement pluvieuse en Italie :
En piste, le Brésilien enchaîne les tête-à-queue. Il n'arrive pas à stabiliser son kart DAP, glisse à chaque accélération et rentre aux stands trempé, frustré et impuissant.
Depuis les stands, il regarde alors Terry Fullerton s'élancer. Le Britannique — élevé sur les pistes froides et détrempées du Royaume-Uni — réalise une démonstration de pilotage absolue. Il fait corps avec la machine, module son accélération au millimètre et signe des temps stratosphériques sans jamais faire la moindre erreur.
La réaction obsessionnelle : Plutôt que de baisser les bras, Senna passe le reste de la journée adossé au muret des stands, sous la pluie, à scruter la position des mains de Fullerton sur le volant, l'angle de ses roues et la façon dont l'Anglais déporte son poids sur les côtés du siège pour maximiser l'adhérence (le grip).

C'est précisément cette impuissance initiale face à la maestria de Fullerton sous l'eau qui a poussé Senna à s'entraîner de manière maladive sous la pluie par la suite. Chaque fois qu'il pleuvait chez lui au Brésil, il sautait dans son kart pour rouler jusqu'à l'épuisement. La maîtrise légendaire de Senna à Donington en 1993 ou à Estoril en 1985 trouve sa source directe dans les leçons silencieuses reçues en regardant Fullerton.

À la fin de la saison 1980, lors du Championnat du monde de karting, la tension entre les deux pilotes officiels DAP atteint son paroxysme. C'est la dernière fois qu'ils s'affrontent directement en tant qu'équipiers, puisque Senna s'apprête à faire le grand saut vers l'Europe et la monoplace (Formule Ford) dès 1981.
Sur la piste, la course est d'une intensité folle. Les deux hommes se partagent les trajectoires à la limite de la rupture, refusant de céder le moindre millimètre. Fullerton, fort de son expérience et d'une gestion parfaite de ses pneumatiques, parvient une fois de plus à franchir la ligne d'arrivée devant le jeune Brésilien.
Après le drapeau à damier, la frustration de Senna est immense. Il vient de perdre sa dernière chance de prouver sa supériorité absolue sur l'Anglais avant de quitter le monde du karting. Dans le paddock, Senna s'enferme dans son stand, refuse de parler à quiconque et évite soigneusement le regard de Fullerton.
Fullerton, conscient de la détresse de son cadet, décide de ne pas forcer les choses ce jour-là. Les deux hommes se séparent sur ce silence lourd. Ce n'est que des années plus tard, alors que Senna était déjà une immense star de la Formule 1, que les deux rivaux se sont recroisés dans un paddock. Senna est venu spontanément vers Fullerton, lui a serré la main chaleureusement et a discuté de cette époque avec une nostalgie désarmante.

Au fil des mois en 1980, la tension grimpe d'un cran à chaque course. Senna ne supporte plus de buter sur le Britannique. Lors d'une séance d'essais particulièrement intense, les deux karts se frôlent à plusieurs reprises à des vitesses folles, testant les limites du carrossage et de l'aspiration. 
Fullerton, usant de toute sa roublardise, tasse légèrement le jeune Brésilien pour garder sa trajectoire et le dépasse de manière virile mais correcte selon les standards du karting de l'époque.
Pour Senna, c'en est trop. Convaincu que son coéquipier a délibérément tenté de l'envoyer dans le décor, il rentre aux stands hors de lui. Il accuse ouvertement Fullerton de pratiquer un « jeu sale » (dirty driving) pour protéger son statut de premier pilote. 
Face au calme de Fullerton qui refuse d'entrer dans son jeu, Senna saisit son propre carnet de notes techniques et le jette violemment au visage du Britannique avant de quitter le garage en trombe.

Cet incident a marqué un point de non-retour dans les stands DAP. À partir de ce jour et jusqu'au départ de Senna pour la monoplace en Angleterre, les deux hommes ont arrêté de se parler en dehors des impératifs techniques. Fullerton confiera bien plus tard que cette paranoïa maladive était le moteur indispensable dont Senna avait besoin : il devait absolument haïr son rival pour trouver l'énergie de le terrasser en piste.

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