25 juil. 2026

CEVERT Watkins Glen 1973

Watkins Glen – Vendredi 5 octobre 1973

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Un détail amuse le paddock : le numéro officiel de Jody Scheckter sur la liste des engagés est pour le moins inhabituel le 0. Zéro de conduite ? La plaisanterie circule, mais elle serait injuste. Le Sud-Africain a connu une saison agitée, certes, mais si McLaren lui confie une monoplace officielle, ce n’est pas par hasard. Le talent est bien là, même s’il s’exprime parfois de manière… spectaculaire.

Qui remportera les 50 000 dollars promis au vainqueur du Grand Prix des États-Unis ? Les McLaren et les Lotus apparaissent comme les favorites naturelles sur ce circuit rapide et exigeant de Watkins Glen. Mais la perspective d’un tel gain, ajoutée à l’enjeu sportif, pourrait bien transcender Jackie Stewart. L’Écossais, qui s’apprête à disputer son 100e Grand Prix et envisage de mettre un terme à sa carrière, n’a encore rien officialisé. Tous attendent une déclaration dimanche soir, victoire ou non.

Chez Tyrrell, Stewart devra aussi composer avec un équipier en grande forme : François Cevert. Malgré les douleurs persistantes à ses pieds, consécutives à son accident récent à Mosport, le Français s’est montré très rapide lors des essais sur un circuit qui lui convient particulièrement.

Après la séance, il confiait néanmoins :
« Mes pieds me font encore mal. Après dix tours d’affilée, la fatigue revient. »


Watkins Glen – Samedi, 11 h 54

Il est là, souriant, détendu, presque insouciant.

Le passage des “Esses” est l’un des plus impressionnants du championnat. Une succession de courbes rapides, bordées de glissières rapprochées, comme creusées dans une tranchée. À peine cinquante centimètres d’accotement de chaque côté. À distance, on jurerait que les roues frôlent le métal.

La trajectoire est cruciale : bien sortir du droite pour se placer totalement à l’extérieur avant d’inscrire la voiture dans le gauche. À cet instant, la monoplace subit une forte charge latérale. Puis, au sommet du léger dos d’âne, la piste s’aplanit brusquement : un effet de délestage se produit. L’adhérence devient précaire, la voiture amorce un léger décrochage que le pilote doit contrôler à la fois au volant et à l’accélérateur.

Tout cela se joue à environ 240 km/h, soit près de 70 mètres par seconde. Entre l’entrée du droite, le passage du raidillon et la sortie du gauche, il ne s’écoule guère plus de quatre secondes. Quatre secondes où tout se décide. À ces vitesses, la moindre rupture mécanique ou la plus petite erreur de trajectoire n’offre aucune seconde chance.

Les pilotes enchaînent. Peterson impressionne par la pureté de sa ligne et sa vitesse. Stewart, d’une fluidité remarquable, est l’un des rares à conserver la cinquième dans cette portion. Pace manque de se faire surprendre avec sa Surtees, Hunt semble défier toute prudence avec une March presque en apesanteur. Beltoise, diminué physiquement, force l’admiration par son courage.

Et Cevert ? Ses passages sont superbes. Précis, rapides, élégants. Du grand art.

Le voici une nouvelle fois. Il freine pour le “90”, la Tyrrell reste parfaitement stable — ces voitures ont toujours été très à l’aise ici. Il réaccélère en sortie. Le bruit de son V8 Ford-Cosworth se mêle à celui d’une McLaren qui arrive : Scheckter.

Puis, soudain.

Dans le gauche en appui du S rapide, au sommet du dos d’âne, l’accident se produit. La Tyrrell part, heurte violemment les glissières un choc d’une extrême brutalité, typique de cette portion où les rails, non protégés et mal raccordés, ne pardonnent rien.

D’autres voitures passent encore.

Puis une voiture officielle s’élance. Une, puis deux, puis les secours. Une ambulance. Les pompiers. L’angoisse monte. Aucun panache de fumée. Fausse alerte ?

Non.

Plus aucune voiture ne passe.
Un silence total tombe sur le circuit.
Les haut-parleurs restent muets.
Dans les tribunes, la foule se fige.

Dans les stands, les regards se croisent. John Surtees s’approche d’un commissaire relié par radio :

« Savez-vous qui c’est ? »
« Une voiture bleue… »
« Une des miennes ? »

Mais déjà, une rumeur circule. Stewart est passé au ralenti, faisant des signes.

Ken Tyrrell a quitté son stand.

Fittipaldi rentre, lentement. Chapman se précipite :
« Emerson, est-ce grave ? Qui est-ce ? »

Pas de réponse. Le Brésilien descend et disparaît derrière les stands.

Puis Ickx. Puis Beltoise. Les visages sont fermés.

« C’est François ? »
« Oui… c’est François. »
« Comment est-il ? »
« Je crois… que c’est fini. Ils ont mis un drap sur lui. »

Beltoise laisse échapper des larmes. Ickx, immobile dans sa voiture, pleure.

Plus loin, Jarier tente de parler mécanique, presque pour fuir l’évidence :
« Mes freins vont mieux… elle sous-vire moins. J’ai fait 1’42… »
Silence.
« François… c’est sûr ? C’est horrible. Pas pour lui il connaissait les risques. Et il n’a sans doute rien senti. Mais ce S… à chaque passage, on remet tout en jeu. Lever le pied ? Alors on n’est plus dans le coup. Si on veut rester pilote, il faut passer à fond. C’est ce qu’on fait tous. »

Il n’y a plus grand-chose à dire.

La veille encore, François Cevert était là, souriant, léger, plein de vie.
Et puis, dans ces quatre secondes suspendues au-dessus de 240 km/h, une trajectoire décalée de quelques centimètres a suffi.

Tout a basculé.

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